©️Aurélie Blum
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Interview de Constance Rubini, directrice de l’exposition “Playground, le design des sneakers”.

L’exposition événement “Playground, le design des sneakers” dure jusqu’au 10 janvier au Musée des Arts Décoratifs et du Design de Bordeaux. J’ai eu la chance d’interviewer Constance Rubini, sa directrice, avec laquelle j’ai eu le plaisir de collaborer.

Samuel Mantelet : Constance, l’idée de cette exposition est la tienne, peux-tu nous dire comment elle est née ?

Constance Rubini : L’idée vient de ma collaboration avec les étudiants de l’Ecole Cantonale d’Art de Lausanne (une école d’art et de Design) qui viennent depuis plusieurs années avec des sujets de mémoire sur les sneakers car c’est effectivement un objet de design. C’est aussi un champ qui brasse des cultures très différents, très riches. L’enjeu de cette exposition est d’expliquer comment les sneakers sont devenues un tel sujet de société. Quelque soit son pays, son milieu, chacun d’entre nous aura toujours deux ou trois paires de sneakers dans son placard.

Constance Rubini

L’exposition n’est pas construite à partir d’un déroulé chronologique mais plus sur un format de toile qui raconte comment le phénomène est entré dans l’espace public.

Les fans de sneakers sont déjà convaincus que les sneakers ont à voir avec le design, on en a la preuve avec le culte voué par certains à Tinker Hatfield ou à Jacques Chassaing.

SM : Pourtant la présence des sneakers est rare dans les musées, comment l’expliquer ?

CR : Il n’existe pas de collections spécifiques de sneakers mais on commence à en trouver dans certains musées. Auparavant, une référence pour les jeunes designers était le designer d’Apple Jonathan Yves, aujourd’hui c’est Alexander Tyler le créateur du primeknit d’adidas qui revient. Il faut aussi dire qu’il y a une complexité à exposer des sneakers, bien plus grande que je ne l’avais imaginé. Je précise d’abord qu’habituellement, une belle exposition est constituée de 300 pièces, pour celle-ci Il y en a 600 ! Du côté des prêteurs, il a été très difficile de trouver des objets d’époque car ce sont des objets qu’on porte. Le milieu de la sneaker n’est pas spécialement habitué à fréquenter les musées. La sneaker est un objet commercial et les collectionneurs sont nombreux. La plupart pense qu’ils peuvent gagner de l’argent grâce à leur collection. On a également été surpris de ne pas trouver plus de mécènes parmi les équipementiers qui ne sont pas – encore – ouvert au côté culturel et artistique.

©️Alastair Philip Wiper

SM : L’exposition est divisée en plusieurs parties, quelles sont elles ?

CR : Il y a d’abord l’entrée, introduction et seul endroit de l’expo qui présente une histoire chronologique de la basket. L’idée est de commencer en faisant ses gammes pour mieux comprendre la suite de l’exposition. De la Converse à Daniel Arsham, on traverse l’histoire des sneakers en 40 modèles iconiques accompagnés de photos historiques comme celles des JO de Mexico, de Kennedy et ses basket ou de Steve Job et ses New Balance. 

L’exposition est installée dans une ancienne prison qui offre un espace totalement symétrique. L’espace situé à gauche en entrant est dédié aux enjeux culturels et l’espace à droite à ceux de production et de fabrication.

On montre par exemple que dans les années 70, la basket était un signe d’avant garde et cela jusque dans les années 80. Dans les années 2000, cela a été l’explosion totale et tout le monde en portait dans la rue. 

Dans l’espace production, on montre les technologies, les modes de fabrication, un cas d’étude avec le running, la fabrication 3D/4D, on évoque les lieux de production. On termine avec un espace façon atelier avec l’ambition de montrer ce que veut dire une sneaker eco-responsable.

SM : L’exposition dure six mois, elle a démarré le 20 juin et cours jusqu’au 10 janvier, quel est ton premier bilan à mi-parcours ?

CR : D’abord les chiffres, nous sommes à plus de  30.000 visiteurs ce qui est un très belle fréquentation en particulier en cette période si particulière. Les visiteurs sont très divers mais tous très enthousiastes quelque soit leur connaissance de ce milieu. Une chose qui ressort systématiquement est que les visiteurs n’imaginaient pas que ce sujet pouvait parler de tant de choses. Il y a une partie où sont projetés des films. Il y a par exemple de très beaux films montrant des danseurs en sneakers. Les visiteurs sont très surpris de voir ces images. Ils prennent aussi plaisir à revoir l’émission mythique de Sidney « HIP HOP ». En général, les visiteurs sont plusieurs fois surpris par ce qu’ils voient et c’est une des belles récompenses de notre travail.

©️Aurélie Blum

SM : Tu as confié la scénographie de l’exposition au célèbre designer Mathieu Lehanneur, peux-tu nous dire pourquoi tu as souhaité l’associer à cette aventure ?

CR : Il est un super designer que je connais depuis très longtemps avec lequel j’ai monté ma première exposition sur Jean Royère, un décorateur des années 50, au musée des arts décoratifs de Paris. Il a ensuite développé un parcours exceptionnel, il est un des plus grands designers dans le monde. Il ne fait plus de scénographie mais il était important pour moi que ce soit lui car je savais qu’il allait comprendre toutes les facettes des sneakers. Être accompagné par un bon scénographe était essentiel, sans parler du terrain de basket construit dans la cour du musée qui est une idée qui est venue en discutant ensemble car je voulais que l’expo soit très vivante.

©Alastair Philip Wiper

SM : Justement, ce terrain de basket dans la cour du musée, pourquoi et en quoi a-t-il tout changé ?

CR : Cela change d’abord la vision qu’ont les bordelais du musée et cela amuse les basketteurs qui découvrent parfois l’exposition. Le terrain de basket ouvre cette voie à la culture et à changer l’image que nombreux ont du musée. En entrant sur le terrain de basket, ils entrent dans le musée. Le terrain fait partie de ce qu’on raconte. ll y a une certaine générosité, cela créée une ambiance conviviale et le musée prend toute la dimension que je veux lui donner, un lieu de vie, un lieu de rencontre. Le design concerne la vie quotidienne de tout le monde. A chaque exposition, on va un peu plus loin dans la transformation de l’image du musée. Au départ c’est un musée du 18ème siècle qui montre du mobilier du 18ème. Avec la prison, on a récupéré un espace qui était une première étape. Le terrain de basket est une étape supplémentaire. Cela permet de dire aux gens que ça les concerne, de « désinstitutionnaliser » le musée, de rendre le musée accessible aux enfants. 

SM : Si on oublie le COVID, que va-t-il se passer d’ici au 10 janvier, date de fin de l’exposition ?

©️Aurélie Blum

CR : De nombreux événements sont prévus au sein même du musée, des conférences de designers, des ateliers de customisation et bien d’autres. Des tournois de basket  sont organisés par la FFBB et la ligue d’Aquitaine et des visites guidées sont organisées toutes les semaines.

SM : Jacques Chassaing est le parrain de notre association, il fait aussi partie du comité scientifique de l’exposition aux cotés de Thibault de Longeville (le réalisateur du célèbre documentaire « Just for Kicks » ou Pierre Demoux (écrivain de « L’Odyssée de la Basket ») ou moi-même, quelle est sa contribution?

CR : Enorme ! Nous n’étions pas des spécialistes de sneakers or face à Jacques on se rend compte qu’on est face à une véritable encyclopédie. ll est très souple dans sa manière d’aborder les choses. Avec lui, l’objectif était de comprendre les enjeux qui sont au coeur du design des sneakers et d’avoir son avis sur ce milieu. Tous les échanges avec lui ont été d’une grande richesse. Sa personnalité est à la fois discrète et rayonnante. On le fait découvrir au public car la plupart ne connait pas le nom associé à des modèles mythiques comme la Forum, la ZX ou la Continental. 

©️Aurélie Blum

SM : Vous avez réalisé un catalogue de l’exposition, qu’a t il de particulier par rapport à un catalogue d’expo classique ?

CR : C’est un boulot énorme, un vrai travail en soi. On voulait qu’il reflète la complexité du sujet. On y retrouve beaucoup d’auteurs différents, y sont développées les contre cultures, la mode, le développement durable. On y retrouve toute une série de conversations qui permettront au lecteur de découvrir des personnalités importantes mais parfois méconnues (Jacques Chassaing, Peter Moore, BASF…) et de très belles images de l’exposition par Alastair Wiper et un graphisme très soigné d’Anna Toussaint.

SM : Comment cette exposition va t elle continuer à vivre après le 10 janvier ?

CR : Des villes ou des musées nous demandent comment reprendre l’expo mais prolonger les 80 prêteurs signifie leur demander de se séparer de leurs objets pendant encore un temps. Peut -être juste certaines parties qui sont plus simples à remonter, nous avons encore un peu de temps pour envisager cela.

SM : Au sujet de la partie de l’exposition qui parle d’écologie, n’y a t il pas une contradiction a en parler et à glorifier ce produit extrêmement polluant qu’est la basket ?

CR : Ce n’est pas une contradiction mais l’envie de montrer ce qui est en train de se passer aujourd’hui. Il y a chaque jour une nouvelle marque qui se crée avec la motivation du développement durable. Nous, on est là pour poser des questions pas pour y répondre, ça existe et on le montre. On aime à penser que les personnes qui sortent de l’expo avec l’envie d’acheter une paire de basket considéreront d’abord l’achat d’une paire eco-responsable. 

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